Entretien. « La photographie, c’est un outil pour raconter le monde tel que j’ai envie de le raconter »

Matheo Dugas
Publié le 29 Juin 2026
Entretien. « La photographie, c’est un outil pour raconter le monde tel que j’ai envie de le raconter »

À l’occasion du bicentenaire de la photographie, Museum TV est parti à la rencontre des artistes qui font vivre ce médium aujourd’hui. Sylvie Castioni, photographe, réalisatrice et militante pour les droits des femmes, nous parle de son projet Marianne, du regard féminin et du pouvoir de l’image.

Qu’est-ce qui vous a amenée à travailler sur les droits des femmes ?

C’est lié à mon histoire personnelle. J’ai été confrontée à des violences très jeune. Ensuite, quand je travaillais dans la mode, j’ai collaboré pendant quinze ans avec un agent de mannequins sans me rendre compte de ce qui se passait. J’ai fini par découvrir qu’il abusait les mannequins dont il gérait la carrière. J’ai enquêté, je l’ai dénoncé, il y a eu un procès, il a pris seize ans.

Mais au-delà de ça, c’est le travail d’Andréa Bescond, avec son seul en scène Les Chatouilles, sur la pédocriminalité, qui m’a véritablement ouvert les yeux sur ma propre histoire. À mon tour, je crée des œuvres à grande échelle pour déconstruire, changer les imaginaires, faire avancer la société. Je suis très engagée depuis 2016, juste avant #MeToo.

Avec votre série Marianne, vous avez réuni 92 portraits de femmes très diverses. Que signifie pour vous la beauté non normée ?

La beauté va au-delà de la couleur de peau, de l’âge, de toute norme physique. Elle est subtile, multiple, multidimensionnelle. C’est une émotion, un regard, une écorchure. On vit dans une société qui voue un culte au jeunisme et aux corps minces, et ça fait beaucoup de mal aux femmes qui ne se reconnaissent pas dans ces modèles. Pour Marianne, le casting ne s’est d’ailleurs pas fait sur le physique, mais sur l’énergie. Et l’énergie féminine est diverse donc le casting reflétait la réalité.

Avez-vous des retours concrets sur l’impact de votre travail ?

Beaucoup, oui. Lors du premier vernissage de Marianne, une femme victime de violences conjugales qui n’arrivait pas à quitter son mari a trouvé la force de le faire grâce à la dynamique collective créée par l’exposition. À Nice, l’exposition s’étendait sur 60 mètres en plein air :  on voyait des grands-parents parler à leurs petits-enfants devant les photos. Ça crée des ponts entre générations, entre milieux.

La photographie a longtemps été perçue comme un outil du regard masculin. Voyez-vous une évolution ?

Oui, clairement. Les femmes s’emparent aujourd’hui de tous les milieux créatifs. Il y a aussi eu l’essai d’Iris Brey sur le female gaze qui a aidé beaucoup de gens à comprendre ce que ce regard implique : ne pas fragmenter le corps féminin, mais le prendre dans sa globalité. Ce regard peut d’ailleurs aussi être celui d’un homme. C’est ce que j’applique dans les films courts que je réalise pour mettre en valeur des femmes en postes de direction.

La photographie vous a-t-elle aidée à passer à la réalisation ?

Oui, je pense qu’elle a aiguisé mon regard. La vidéo, c’est le prolongement du cadre qui se déplace. Ce que la photo m’a appris, c’est de choisir ce qu’on met en avant et ce qu’on laisse hors champ et ça construit un discours. Pour moi, la technique est au service de la vision, jamais l’inverse. J’avais le syndrome de l’imposteur pendant longtemps, mais aujourd’hui la réalisation est devenue un outil supplémentaire pour raconter le monde tel que j’ai envie de le raconter.

Si vous deviez être photographiée par quelqu’un, qui choisiriez-vous ?

J’aurais adoré Peter Lindbergh, malheureusement il n’est plus de ce monde. Il captait vraiment l’âme des femmes. Sinon, Annie Leibovitz. Mais en vrai, je suis ouverte à toute proposition (rires), j’aime être des deux côtés de l’appareil.

Un dernier mot sur la puissance de l’image ?

L’image touche l’inconscient collectif. C’est extrêmement fort. Comme en peinture, une photo qui bouleverse génère des émotions impossibles à traduire autrement. Les réseaux sociaux sont ambivalents : ils peuvent censurer le corps féminin d’un côté, et démultiplier un message de l’autre. C’est un outil qu’il faut manier intelligemment. Moi, je veux qu’il serve à faire avancer la cause des femmes, et plus largement, à faire avancer l’humain.

Toutes Marianne est un mouvement citoyen et artistique qui donne de la voix, des visages et des récits aux femmes pour lutter contre les violences systémiques et faire évoluer les représentations.

Pour soutenir cette cause : https://fr.ulule.com/toutes-marianne/