« Une belle photo raconte une histoire chez la personne qui la regarde, pas chez le photographe qui l'a prise »

Matheo Dugas
Publié le 13 Juillet 2026
« Une belle photo raconte une histoire chez la personne qui la regarde, pas chez le photographe qui l'a prise »

Après plusieurs années passées entre Paris et le Canada, Nablezon a fait de la métropole lilloise son terrain de jeu. Entre deux prises de vue, il revient sur son parcours, son rapport aux réseaux sociaux et son dernier livre photo, tout juste réédité. A l’occasion du bicentenaire de la photographie, Museum TV vous présente les photographes d’aujourd’hui. Entretien.

Ces allers-retours entre Paris et le Canada, qu'est-ce que ça vous a apporté dans votre façon de voir les choses ?

Nablezon : « Énormément de choses. Je pense que tout le monde devrait au moins voyager un an ailleurs, dans un autre pays, avec une autre langue. En termes de dépaysement, ce n'est pas la même chose. Ça m'a permis d'avoir une vraie ouverture sur les autres, de voir comment ils vivent et se comportent. Et quand on est français, on aime bien comparer : « ah, chez les autres, c'est comme ci, comme ça ». On se rend souvent compte qu'en France, ce n'est pas si mal. Il y a des choses qui ne vont pas, comme partout, mais il y en a énormément d'autres qui sont bien meilleures qu'ailleurs. Ça m'a aussi permis de relativiser sur pas mal de sujets. »

Vous photographiez principalement Lille et sa région. Pourquoi ce choix, et qu'est-ce que vous voulez mettre en avant ?

« À la base, en revenant du Canada, mon idée c'était de faire l'Europe. Je voulais voyager sur le continent. Mon but a toujours été de faire de la photo et de la vidéo qu'on qualifie de « touristique », mais je voulais créer quelque chose de plus novateur. En revenant ici, je me suis rendu compte que mes voyages m'avaient appris à mieux regarder ma propre région. Je suis parti à 12 ans, je suis revenu vers 27 ans. Et j'ai réalisé qu'il y avait énormément de choses sous-exploitées dans la région, que ce soit l'histoire, les bâtiments ou simplement la beauté du territoire. Il y a tellement de richesses ici qu'on n'a pas forcément besoin d'aller en Espagne, en Angleterre ou en Irlande pour faire de belles photos et raconter de belles histoires. »

Qu'est-ce qui distingue, selon vous, une simple « belle photo » d'une photo qui raconte une histoire ?

« Je ne suis pas sûr qu'il y ait une vraie différence. Pour moi, une belle photo raconte quelque chose chez la personne qui la regarde, pas forcément chez le photographe qui l'a prise. Elle doit évidemment raconter quelque chose pour celui qui la fait, mais dès qu'il la partage, l'image ne lui appartient plus, ni l'émotion qu'elle suscite. C'est une question un peu piège, parce qu'on ne peut pas répondre techniquement à quelque chose d'émotionnel. Une photo qui raconte une histoire, c'est déjà une belle photo, peu importe la manière dont elle est faite. On le voit bien aujourd'hui avec le retour de l'instantané : le flou, le grain, le cadrage un peu décalé sont devenus une forme de beauté en soi, alors qu'avant on cherchait le carré, le propre, le clean. C'est l'inverse complet en termes de style. Et ça prouve que la beauté peut se trouver partout, peu importe la technique. »

© Nablezon

On est passé du daguerréotype, il y a deux cents ans, à nos téléphones aujourd'hui. Les réseaux sociaux, vous les voyez comme un outil ou comme une contrainte pour le photographe ?

« Les deux, forcément. Un peintre qui travaille sur une toile de 50 sur 70 est déjà contraint par la taille et par la matière. Les réseaux sociaux, ce sont de nouvelles contraintes que les photographes n'avaient pas avant, mais aussi de nouvelles possibilités. Les médiums qui fonctionnent, en art, sont souvent des contraintes que les artistes s'approprient pour en faire une force. J'ai l'impression que la créativité part souvent d'une contrainte qu'on cherche à dépasser. Sur les réseaux, la contrainte, c'est qu'il est difficile de se faire voir : il y a tout et n'importe quoi. Mais ça pousse aussi à se demander comment passer au-dessus de cette barrière pour faire ce qu'on aime profondément. Si on arrive à la dépasser, ça devient une vraie force. »

Si vous deviez vous faire photographier par une seule personne, morte ou vivante, ce serait qui ?

« C'est quelqu'un que j'ai découvert au Canada, qui avait déjà 100 000 abonnés à l'époque, ce qui était déjà énorme. Aujourd'hui il en a plus d'un million. Il a une excellente créativité, c'est vraiment un modèle pour moi, à tous les niveaux : un modèle de son temps. Ce qui est difficile, c'est de garder son authenticité artistique comme lui la garde, dans un monde qui avance vite. Je l'ai vécu moi-même au début : se dire « ça ne marche pas », et continuer quand même pendant plusieurs mois, sans se dire « il y a un autre truc qui marche, je devrais essayer autre chose ». C'est vraiment compliqué de rester dans sa voie. »

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Êtes-vous l'artiste que vous auriez aimé être enfant ?

« Très bonne question. Je pense que oui, mais je ne m'en rends pas encore compte. Je me dis souvent, un an ou deux ans plus tard : « ah ouais, c'était vraiment ce que j'aurais voulu faire ». J'ai la tête dans le travail, je n'ai pas le temps de m'arrêter et de prendre conscience du moment présent. Ce n'est qu'une fois qu'il est passé que je réalise que c'était un moment fort. Aujourd'hui, j'essaie de me dire : profite de ce qui t'arrive maintenant, parce que demain ce ne sera peut-être plus là. Plutôt que d'avoir de la nostalgie après coup, mieux vaut vivre pleinement le moment pour en profiter ensuite. »

Un mot sur votre actualité ?

« Mon livre est sorti à Noël : Dans la métropole lilloise autrement. C'est un livre photo qui regroupe les plus belles images de la métropole et qui sert aussi de guide pour découvrir le territoire quand on y est nouveau. Le premier livre avait connu un lancement un peu raté, mais celui-ci se vend bien : on a même dû faire un retour en stock. Avec l'éditeur, on avait hésité à en faire une édition limitée ; heureusement, on ne l'a pas fait. »