Hubert Robert et Fragonard : la nature au cœur d’une grande exposition à Valence

Matheo Dugas
Publié le 7 Avril 2026
Hubert Robert et Fragonard : la nature au cœur d’une grande exposition à Valence

Du 7 mars au 21 juin 2026, le Musée de Valence consacre une exposition d’envergure à deux grandes figures du paysage au XVIIIe siècle : Hubert Robert et Jean-Honoré Fragonard. Intitulée Le sentiment de la nature, elle propose une lecture renouvelée de leur relation artistique et de leur rôle dans l’émergence d’une sensibilité nouvelle au paysage.

Référence incontournable pour l’œuvre d’Hubert Robert, le Musée de Valence conserve l’un des fonds les plus riches au monde consacrés à l’artiste. Constitué dès le début du XIXe siècle grâce à plusieurs donations majeures, cet ensemble exceptionnel sert de base à un parcours ambitieux, réunissant près de 80 œuvres peintures, dessins et estampes et inscrivant l’exposition dans une approche à la fois scientifique et sensible.

Placée sous la direction de Sarah Catala, historienne de l’art spécialiste de Robert, l’exposition s’attache aux liens qui unissent les deux artistes, de leur formation commune à Rome à l’évolution de leurs trajectoires. Ici, il ne s’agit pas seulement de mettre leurs styles en regard : le propos explore surtout leur rapport profond à la nature, à une époque où le paysage devient un terrain d’expérimentation autant esthétique qu’intellectuel.

Rome, Tivoli : les débuts

Jean-Honoré Fragonard
Terrasse dans un jardin italien, vers 1760
sanguine sur papier vergé, 32,6 x 44,1 cm
Londres, Courtauld Gallery (Samuel Courtauld Trust)
© Courtauld
Jean-Honoré Fragonard
Terrasse dans un jardin italien, vers 1760
sanguine sur papier vergé, 32,6 x 44,1 cm
Londres, Courtauld Gallery (Samuel Courtauld Trust)
© Courtauld

Hubert Robert
Un artiste dessinant un morceau d’entablement dans les jardins
Farnèse à Rome, vers 1763-1764
sanguine sur papier vergé, 34 x 45,4 cm
Paris, Musée du Louvre,
département des Arts graphiques
© GrandPalaisRmn (musée du Louvre) Michel Urtado
Hubert Robert
Un artiste dessinant un morceau d’entablement dans les jardins
Farnèse à Rome, vers 1763-1764
sanguine sur papier vergé, 34 x 45,4 cm
Paris, Musée du Louvre,
département des Arts graphiques
© GrandPalaisRmn (musée du Louvre) Michel Urtado

Le parcours s’ouvre à Rome, où Robert et Fragonard se rencontrent en 1756 à l’Académie de France. Encouragés à travailler en plein air, ils y affinent une pratique du dessin sur le motif qui marquera durablement leurs œuvres. Fragonard cherche avant tout à rendre la vitalité du vivant ; Robert, lui, se distingue déjà par son attrait pour les ruines et pour les manifestations de la nature. Le séjour à Tivoli, en 1760, apparaît ensuite comme un moment clé. Ce paysage italien, entre cascades, végétation foisonnante et vestiges antiques, devient pour les deux peintres un véritable laboratoire visuel. Ils y élaborent une vision du paysage où l’observation se mêle à l’imagination, dans le sillage des maîtres italiens, mais avec une voix de plus en plus personnelle.

De retour en France, leurs routes s’éloignent. Hubert Robert fait carrière auprès de la royauté et développe une œuvre marquée par les ruines et les jardins. Fragonard, de son côté, poursuit ses voyages — notamment en Hollande et en Flandre. Cette ouverture vers le Nord enrichit sa palette et infléchit son approche du paysage, au contact des peintres hollandais. L’exposition met en lumière ce jeu de contrastes : d’un côté, une vision plus architecturale et méditative chez Robert ; de l’autre, une peinture plus libre, sensorielle et atmosphérique chez Fragonard. Mais tous deux partagent une ambition : renouveler la peinture de paysage en l’inscrivant au cœur des débats esthétiques et scientifiques de leur temps.

Jean-Honoré Fragonard
Terrasse dans un jardin italien, vers 1760
sanguine sur papier vergé, 32,6 x 44,1 cm
Londres, Courtauld Gallery (Samuel Courtauld Trust)
© Courtauld
Jean-Honoré Fragonard
Terrasse dans un jardin italien, vers 1760
sanguine sur papier vergé, 32,6 x 44,1 cm
Londres, Courtauld Gallery (Samuel Courtauld Trust)
© Courtauld

Une nature sensible, entre science et imagination

Au fil des salles, la nature s’impose comme un véritable protagoniste. Tantôt observée avec précision, tantôt réinventée, elle devient un espace d’expérimentation où se croisent curiosités scientifiques, échos littéraires et imaginaires visuels.

Chez Fragonard, les jardins se chargent d’une sensualité presque théâtrale, héritée de l’esprit des fêtes galantes. Chez Robert, grottes, rochers et ruines traduisent une attention particulière aux formes du monde minéral, révélant un regard parfois proche de l’étude savante.

Cette nature, à la fois source de plaisir et de connaissance, reflète les mutations intellectuelles du XVIIIe siècle, marqué par l’essor des sciences naturelles et par une sensibilité nouvelle aux émotions.

Hubert Robert
La Promenade solitaire, vers 1777-1780
huile sur toile, 57,7 x 44,6 cm
collection privée, courtesy galerie Éric Coatalem
© Courtesy Galerie Éric Coatalem, Paris
Hubert Robert
La Promenade solitaire, vers 1777-1780
huile sur toile, 57,7 x 44,6 cm
collection privée, courtesy galerie Éric Coatalem
© Courtesy Galerie Éric Coatalem, Paris

Le paysage comme expérience humaine

Dans la dernière section, la promenade devient un motif central. Le paysage n’est plus seulement un décor : il se transforme en expérience, intime autant que sociale. Les figures qui le traversent incarnent une nouvelle façon d’être au monde. Chez Robert, la ruine peu à peu envahie par la végétation évoque la fragilité du temps et la mémoire des civilisations. Chez Fragonard, la nature se fait miroir des sentiments, accompagnant les élans du cœur et de l’imagination.

Au-delà de l’histoire de l’art, le sentiment de la nature fait aussi écho à des préoccupations très actuelles. Dès le XVIIIe siècle, Robert et Fragonard témoignent déjà d’une forme d’attention aux paysages et d’un désir d’en préserver certains.

Hubert Robert
Les Cascatelles de Tivoli, vers 1777
huile sur toile, 241 x 217 cm
Paris, galerie Éric Coatalem
© Galerie Éric Coatalem, Paris
Hubert Robert
Les Cascatelles de Tivoli, vers 1777
huile sur toile, 241 x 217 cm
Paris, galerie Éric Coatalem
© Galerie Éric Coatalem, Paris

En rendant hommage à ces deux artistes, le Musée de Valence invite ainsi à réfléchir à notre relation à la nature entre contemplation, transformation et protection.

Musée de Valence, exposition Hubert Robert et Fragonard, du 7 mars au 21 juin 2026.
En partenariat avec Museum TV